IA en RH : le vrai défi n’est pas technologique
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Méthode MAV pour intégrer l'IA en RH sans perdre la maîtrise

Comment intégrer l'IA en RH sans perdre le contrôle ?
En appliquant deux règles non négociables et une méthode en quatre phases : la méthode MAV (Manuel d'abord, Automatisé ensuite, Vigilant toujours). C'est ce que je détaille dans cet article.

Où doit-on arrêter la machine ?

En RH, la question n'est pas théorique. Recrutement, promotion, évaluation : chaque décision touche une personne. Pourtant, quand on constate la rapidité, la qualité et la pertinence des analyses produites par l'IA, la tentation est grande de lui confier toujours plus.

Derrière la révolution visible des courbes d'adoption, s'en joue une autre, plus silencieuse : celle des pratiques. Les équipes RH vivent une situation singulière. Elles accompagnent l'intégration de l'IA dans leur organisation tout en réinventant leurs propres méthodes de travail. Elles pilotent le changement qu'elles subissent elles-mêmes. L'enjeu n'est donc pas de savoir ce que l'IA peut faire. Il est de déterminer ce qu'on décide de lui confier.

Accélérer puis automatiser : la puissance du duo

Soyons clairs : le duo IA et automatisation est fabuleux. C'est lui qui donne toute sa puissance à ces technologies. L'accélération seule est déjà précieuse : synthèses, mises en forme, consolidation de données, analyse de volumes importants. L'automatisation démultiplie ces gains en permettant de traiter des flux entiers sans intervention manuelle.

Mais en RH, ce duo s'aborde avec méthode. La tentation est grande de vouloir tout accélérer, tout automatiser, tout de suite. C'est une erreur. Non pas parce que la technologie n'est pas prête, mais parce que l'humain doit rester aux commandes des décisions qui concernent d'autres humains.

J'accompagne des clients dans différents domaines RH, et mes années d'expérience en SIRH (systèmes d'information RH) m'ont amenée à travailler sur des sujets sensibles bien avant l'arrivée de l'IA générative : automatisation du recrutement, médecine du travail, rémunérations. Les questions qui se posent aujourd'hui avec l'IA sont les mêmes qu'hier. Où placer la limite de l'automatisation ? Qui valide ? Qui est responsable ? La technologie change, les enjeux restent.

D'ailleurs, avec l'AI Act européen, ce n'est plus seulement une question de bon sens. Ce règlement (UE 2024/1689) classe les systèmes d'IA utilisés en RH parmi les applications à haut risque, imposant une supervision humaine obligatoire. Dans les domaines RH considérés à haut risque, la supervision humaine des décisions est une obligation légale. Ce n'est pas une option, c'est la loi. Autant s'y préparer correctement. Pour aller plus loin sur ce sujet, j'ai détaillé dans un autre article pourquoi le RGPD et l'AI Act ne t'empêchent pas d'utiliser l'IA, bien au contraire.

L'IA peut accélérer le travail : synthèses, mises en forme, consolidation des éléments récoltés. L'IA prépare. L'humain tranche.

Maîtriser ses consignes : sortir de la boîte noire

Quand on intègre l'IA dans ses processus RH, on lui donne des consignes. Des règles. Des instructions qui vont guider ses analyses et ses productions. Ces consignes, souvent appelées "prompts" (instructions textuelles qui guident le comportement de l'IA), sont le cœur du réacteur. Et pourtant, combien d'entreprises les maîtrisent vraiment ?

On parle beaucoup de l'art de rédiger de bons prompts. On oublie d'apprendre à les gouverner. Qui a le droit de les modifier ? Que se passe-t-il si un collaborateur y touche par erreur ? Ou s'il opère une modification qui semble anodine mais change profondément les résultats ?

Qu'est-ce que la gouvernance des prompts ?
C'est l'ensemble des règles qui définissent qui peut créer, modifier et valider les consignes données à une IA, et comment ces modifications sont tracées dans le temps.

Un mot retiré, une formulation ajustée, et l'IA ne répond plus de la même manière. Sans traçabilité, sans historique, sans règles claires sur qui peut modifier quoi, la dérive est inévitable.

C'est d'autant plus critique dans les entreprises disposant d'équipes RH importantes. Si dix personnes utilisent le même outil IA avec des consignes différentes, ou pire, avec des consignes qu'elles ne comprennent pas, les résultats seront incohérents. Et en RH, l'incohérence a des conséquences directes sur les candidats et les collaborateurs. Sans compter l'enjeu réputationnel : la marque employeur repose sur la confiance. Une dérive IA mal gérée, et c'est LinkedIn qui s'en charge à votre place. L'accompagnement et la formation des équipes RH à l'usage de l'IA, à ses forces comme à ses limites, ne sont pas un bonus. C'est un prérequis.

Les consignes données à vos outils IA doivent être documentées, suivies avec un historique des modifications, maîtrisées et partagées entre tous les membres de l'équipe. Chacun doit utiliser le même socle de règles, tout en conservant sa spécificité en tant que professionnel. Il doit être en mesure d'identifier ce qu'il peut adapter et ce qui doit rester intangible : le cadre légal, la politique de l'entreprise, les règles de bon sens qui protègent les personnes.

Un point de vigilance particulier concerne les prestataires externes. Quand vous commandez une solution intégrant de l'IA, exigez la transparence sur les règles intégrées. Ces règles ne doivent pas rester dans une boîte noire. Vous devez pouvoir les lire, les comprendre, en mesurer l'impact. Si votre prestataire refuse ou se montre évasif, c'est un signal d'alerte.

La méthode MAV : deux règles, quatre phases

Avant de parler de phases, posons deux règles non négociables :

  • Règle n°1 : On ne délègue jamais une décision RH à une IA. L'intelligence artificielle prépare, synthétise, analyse. L'humain décide. Toujours.
  • Règle n°2 : Un humain valide chaque livrable avant diffusion. Cette règle semble évidente. Elle l'est moins dans la durée.

La courbe d'apprentissage avec l'IA suit un schéma prévisible : au début, on se méfie, alors on relit tout. Ensuite, on constate que c'est juste à 98%, alors on relit de plus en plus vite. Et puis un jour, on n'a pas le temps, on est sous pression, on se dit "pour une fois, je ne relis pas". Au mieux, c'était juste et on aura eu de la chance. Au pire, c'était précisément la fois où il aurait fallu relire. J'ai décrit ce voyage en détail dans un article dédié à la courbe d'apprentissage de l'IA.

En RH, les erreurs ont des conséquences lourdes, pour ceux qui les subissent comme pour ceux qui les commettent.

Ces règles posées, voici les quatre phases de la méthode MAV pour construire la maîtrise.

Phase 1 : faire tourner à la main. On crée le processus avec l'IA, on l'exécute manuellement. L'IA produit, l'humain examine chaque résultat et prend chaque décision. On apprend à connaître la machine.

Phase 2 : laisser le temps au doute. Comptez environ un trimestre. On analyse systématiquement les résultats, on ajuste les consignes. En RH, il y a rarement deux situations identiques : tous les types de cas doivent être expérimentés plusieurs fois avant la suite.

Cette phase est critique. Selon une analyse publiée dans la Harvard Business Review, citant des travaux du MIT Media Lab, 95% des organisations ne constatent pas de ROI mesurable sur leurs projets IA. La raison principale : un flot de contenus générés de faible qualité qui ajoute du travail de relecture et de correction plutôt qu'il n'en supprime. Bâcler la phase d'analyse, c'est prendre le risque d'automatiser des résultats médiocres, et d'industrialiser le problème au lieu de le résoudre.

Phase 3 : automatiser avec exigence. On passe à l'automatisation uniquement quand les règles sont stabilisées. Et on exige qu'elles restent visibles dans le temps. Un changement de version ou de modèle peut modifier les résultats. En manuel, on s'en aperçoit immédiatement. En automatisé, ces dérives peuvent passer inaperçues pendant quelques jours. En RH, quelques jours suffisent à causer des dégâts. D'où l'importance de la règle numéro deux : même en mode automatisé, un humain valide chaque livrable avant diffusion.

Phase 4 : rester vigilant. On instaure des revues régulières : conformité des résultats aux règles, à la politique d'entreprise, au cadre légal, aux exigences de sécurité. Les modèles évoluent, les versions changent. À grands pouvoirs, grandes responsabilités.

Un autre risque, moins visible : une étude publiée dans la Harvard Business Review, menée auprès de plus de 3 500 personnes, montre que si l'IA améliore la productivité, elle s'accompagne en moyenne d'une baisse de 11% de la motivation intrinsèque et d'une hausse de 20% de l'ennui lorsque les collaborateurs repassent sur des tâches sans IA. Rester vigilant, c'est aussi veiller à ce que l'IA ne démobilise pas les équipes.

Précision importante : cette approche ne signifie pas créer son propre modèle ou tout héberger en local. Ce serait se priver des améliorations continues et cela coûterait une fortune. L'enjeu n'est pas de s'isoler. Il est de rester maître de ce qu'on confie à la machine.

Manuel d'abord. Automatisé ensuite. Vigilant toujours.

Ne pas avancer seul

Un dernier point, souvent sous-estimé : l'intégration de l'IA en RH n'est pas qu'un projet RH.

Selon l'Insee, les entreprises françaises qui utilisent l'IA concentrent à elles seules la moitié du chiffre d'affaires et deux cinquièmes de l'emploi des entreprises de 10 salariés ou plus. L'IA n'est donc pas un sujet expérimental réservé à quelques pionniers. C'est un enjeu de compétitivité pour l'entreprise dans son ensemble.

Travailler main dans la main avec le juridique est indispensable pour rester dans le cadre légal. Impliquer l'IT est essentiel pour garantir la cybersécurité des données, parmi les plus sensibles de l'entreprise.

Cette collaboration a une vertu souvent ignorée : elle oblige à formaliser ce qu'on fait. Quand on doit expliquer ses pratiques au juridique et à l'IT, on est contraint de les clarifier, de les documenter. On dit ce qu'on fait, et on fait ce qu'on dit.

Garder la main

L'intelligence artificielle ne rend pas les RH obsolètes. Elle rend leur jugement indispensable. Elle pousse à clarifier ce qui relève de l'humain et ce qui peut être confié à la machine.

Le défi des années à venir n'est pas d'adopter l'IA. C'est déjà en cours. Le défi est de garder la maîtrise. De s'assurer que l'intelligence artificielle reste un outil au service des décisions humaines, et non l'inverse.

L'IA couplée à l'automatisation offre une puissance inédite. En RH, cette puissance est une opportunité considérable si on l'aborde avec méthode. Les technologies sont fabuleuses. Raison de plus pour les piloter avec rigueur.

Car au bout de chaque décision RH, il y a quelqu'un. Les équipes RH le savent mieux que quiconque : ce quelqu'un mérite qu'un humain ait relu. Les impératifs de rentabilité ne doivent pas le faire oublier aux entreprises.


À retenir

  • Règle n°1 : On ne délègue jamais une décision RH à une IA
  • Règle n°2 : Un humain valide chaque livrable avant diffusion
  • Méthode MAV : Manuel d'abord → Automatisé ensuite → Vigilant toujours
  • L'IA prépare. L'humain tranche.

Questions fréquentes

L'IA va-t-elle remplacer les RH ?
Non. L'intelligence artificielle ne rend pas les RH obsolètes. Elle rend leur jugement indispensable en les obligeant à clarifier ce qui relève de l'humain et ce qui peut être confié à la machine.

Qu'est-ce que l'AI Act impose aux RH ?
Le règlement européen 2024/1689 (AI Act) classe les systèmes d'IA utilisés en RH parmi les applications à haut risque. Il impose une supervision humaine obligatoire pour toutes les décisions impactant les personnes : recrutement, évaluation, promotion.

Combien de temps faut-il avant d'automatiser un processus RH avec l'IA ?
Comptez environ un trimestre en mode manuel pour analyser les résultats, ajuster les consignes et expérimenter tous les types de cas. L'automatisation ne vient qu'après cette phase de stabilisation.

Comment éviter les dérives dans l'utilisation de l'IA en RH ?
En appliquant la méthode MAV : commencer en manuel, automatiser seulement quand les règles sont stables, et maintenir une vigilance continue avec des revues régulières. Et surtout : un humain valide chaque livrable avant diffusion, même en mode automatisé.


Je suis Sonia Cluzet, j'accompagne la transformation digitale RH depuis plus de 20 ans. Spécialiste SIRH, +de 150 professionnels formés à l'intégration de l'IA dans leurs pratiques.

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